LA PLACE DES SOLDATES REMISE EN QUESTION

Les propos très controversés sur les femmes dans l’armée tenus par certains grands noms du mouvement national-religieux pourraient présager d’une nouvelle guerre des cultures

Certains rabbins s’opposent au recrutement des femmes parce qu’ils craignent de perdre le contrôle sur leur public », estime Anat Rudich, 23 ans, étudiante pratiquante de Sde Yaacov, qui a effectué son service militaire dans les renseignements. « Je crois qu’ils n’ont tout simplement pas conscience de la réalité. Ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’est être une femme, et encore moins une femme pratiquante dans l’armée. »

Anat réagit aux affirmations du rabbin Yigal Levinstein, directeur de la mekhina [institut religieux de formation prémilitaire] de l’implantation d’Eli, selon lesquelles les femmes sont incapables de mener des missions sur le terrain, et que les soldates perdent non seulement leur féminité, mais aussi leur identité juive. La polémique a encore enflé récemment, lorsque le Rav Aviner a enjoint à ses élèves de ne pas s’enrôler, à moins d’avoir la garantie d’être intégrés dans une unité non mixte. Des mots qui ont mis le feu aux poudres dans un contexte déjà explosif. Avigdor Liberman, ministre de la Défense (dont la fille, pratiquante, a accompli son service militaire dans Tsahal) a aussitôt menacé de couper les vivres à la yeshiva d’Eli si le rabbin Levinstein ne présentait pas sa démission. Il vient également de proposer que le Rav Aviner soit déclaré persona non grata lors d’événements organisés par Tsahal.

Depuis ces prises de position par certaines autorités religieuses, des campagnes contre le recrutement des femmes dans l’armée ont commencé à fleurir. Elles sont menées de diverses façons et défendent des causes variées : le groupe « Ahim leNeshek » [frères d’armes] distribue des drapeaux et des autocollants aux intersections dans tout le pays, Hutam a publié un petit film d’animation et Tzav Ehad défend les droits des soldats religieux. Toutes visent à dissuader les femmes – et en particulier les jeunes filles pratiquantes – d’effectuer leur service militaire.

Selon certains observateurs, cet affrontement théologico-politique n’est que la partie émergée d’un iceberg qui menace tout le navire national-religieux. Le fond du problème est l’antagonisme chronique entre des rabbins traditionnels assez ouverts d’un côté et, de l’autre, les adeptes du rabbin Zvi Yisrael Thau, qui défend un mélange d’ultraorthodoxie et de sionisme, désigné par les Israéliens sous le nom de « hardal », acronyme de « Harédi Dati Leoumi », ou ultraorthodoxe national-religieux.

Pour Anat Rudich, faire son service militaire n’allait pas de soi. Dans son lycée religieux de Tibériade, la question a été longuement débattue. « Certains n’appréciaient pas que le sujet arrive sur la table et ils passaient leur temps à ridiculiser les filles soldates », raconte-t-elle. La jeune femme ne s’est donc pas engagée directement dans l’armée : elle est passée par une année à la Midreshet Lidenbaum, programme de préparation destiné aux jeunes filles qui, comme elle, souhaitent franchir un pas intermédiaire avant de s’enrôler. « La midrasha », explique-t-elle, « a été créée pour celles qui désirent affûter leur connaissance de la Torah et du Talmud et qui redoutent quelque peu d’entrer dans l’armée. »
Le programme est en liaison avec Tsahal. A la fin de cette année de formation, ces étudiantes sont incorporées dans l’armée en tant que groupe et restent liées à la midrasha, qui se chargera d’aplanir les éventuelles difficultés rencontrées au cours de leur service militaire. Ainsi Tsahal a-t-elle par exemple l’obligation de laisser des rabbins venir donner un cours de Torah tous les quinze jours dans les bases, et d’autoriser les femmes à participer à toutes les rencontres d’anciennes élèves organisées par la midrasha.

Le rabbin Ohad Teharlev, qui dirige ce programme à la Midreshet Lindenbaum, explique que son institut s’est donné deux grandes missions : ouvrir les femmes à toute la littérature du judaïsme et les encourager à faire leur service militaire, à travers la mise en place d’une infrastructure rendant l’armée accessible aux femmes pratiquantes.
« Environ 30 % des filles religieuses s’engagent dans l’armée », indique-t-il, « soit 2 400 chaque année. Nos diplômées choisissent surtout le domaine de l’éducation ou des positions non combattantes dans des unités de commandos. Elles se serrent les coudes entre elles, etn’ont pas peur des défis : elles parviennent aux postes qui leur plaisent, souvent à des fonctions de commandement. »

Pour lui, les tensions autour du recrutement des femmes religieuses dans l’armée ne datent pas d’hier. Elles existent depuis plus de 20 ans. Toutefois, ajoute-t-il, « l’ouragan qui se déchaîne actuellement est né à cause des rabbins “kav” : ce sont eux qui nous ont déclaré la guerre ». [Les rabbins et yeshivot « kav » – ligne en hébreu – sont ceux qui adhèrent aux idées du rabbin Thau.] Et d’expliquer : « Ces responsables religieux entendent prendre les commandes du pays et de l’armée. Le conflit actuel se résume en réalité à une friction entre deux idéologies. Ces gens-là veulent que filles et garçons soient séparés dès le jardin d’enfants et ils poussent les femmes à renoncer à toute ambition. De notre côté, en revanche, nous plaidons pour une société plus saine. Nous suggérons aux femmes d’aller travailler et de prendre davantage de responsabilités qui permettront de les valoriser. Ma fille, par exemple, a fait son service militaire comme éducatrice et elle était responsable d’une formation délivrée à plus de 200 jeunes filles… Les rabbins kav, eux, n’apprécient pas que l’armée donne du pouvoir aux femmes. »

Autre motif de ce regain de tension, une modification des règles au sein de Tsahal, qui ouvre davantage de fonctions aux femmes. L’une des inquiétudes ainsi soulevées est que ces nouvelles règles obligent les soldats religieux à coexister avec des femmes dans des unités combattantes. Toutefois, insiste le rav Teharlev, les soldats peuvent refuser de servir dans les unités mixtes. Avec 11 autres rabbins, dont des rabbins kav comme le rav Eli Sadan, directeur de la yeshiva d’Eli, le rav Teharlev a récemment assisté à une rencontre de trois heures avec le chef d’état-major de Tsahal, le général Gadi Eisenkot. Celui-ci a écouté avec attention l’exposé de leurs inquiétudes, et leur a assuré qu’aucun soldat ne serait contraint de servir dans des unités de combat mixtes.

Le rabbin Levinstein, de la mouvance kav, ne s’est pas contenté de susciter l’indignation du grand public. Il a également mis en colère les femmes de sa propre communauté, qui ont trouvé offensants ses propos sur les soldates, et déclaré que le rabbin n’avait pas à juger du degré de religiosité des femmes. A la suite de ses déclarations, dans une volonté de calmer le jeu, le rav Sadan est apparu dans une vidéo de 15 minutes pour expliquer que les propos du rabbin Levinstein, dont l’institut de formation prémilitaire fonctionne sous les auspices de sa yeshiva, avaient dépassé sa pensée. Les femmes, a-t-il toutefois souligné, possèdent de multiples talents, mais elles devraient avant tout songer à fonder des foyers juifs. Elles ne devraient pas accepter des fonctions dans lesquelles elles risquent d’être amenées à « retirer la vie », car leur rôle est de « donner la vie ». Le rav Sadan concluait ainsi que selon lui, les femmes n’étaient pas faites pour combattre.

Etonnamment, il n’en a pas moins salué la contribution des femmes à la lutte armée pour la création de l’Etat, et a aussi évoqué les femmes pilotes russes qui, durant la Seconde Guerre mondiale, « prenaient en chasse les bombardiers allemands ». Il a ainsi souligné que, « quand il n’y a pas le choix, on fait ce que l’on doit faire », insinuant par là que les temps ont changé.

Les yeshivot ne cherchent pas à transformer le visage de la société israélienne, affirmait encore le rav Sadan, mais à « consolider nos croyances fondamentales » et à « encourager la population sioniste-religieuse à intégrer toutes les branches du leadership d’Israël ». Il mentionnait aussi que la nouvelle situation inquiète beaucoup ses élèves. « Comment pouvez-vous nous encourager à nous engager dans des unités combattantes, tout en sachant à quel point cela peut se révéler dangereux ? », lui demandent ceux-ci. Le danger, à leurs yeux, étant la mixité… « Pour des jeunes de 18 à 21 ans qui ne sont pas encore mariés, il existe des défis spirituels qui réclament une extrême bravoure… », concluait le rav.

Tehila Friedman Nachalon est l’ex-directrice de Neemanei Torah Vaavodah, un mouvement national-religieux qui espère « forger un secteur du judaïsme qui parvienne à allier un mode de vie respectueux de la halakha à un engagement actif dans la société israélienne ». Pour elle, la polémique revêt trois aspects : « L’incorporation des femmes religieuses dans Tsahal en général. Le fait que ces soldates puissent servir dans des unités combattantes en particulier, et le fait que des garçons religieux soient amenés à côtoyer des filles au cours de leur service militaire. Il est difficile de bien comprendre tous les tenants et aboutissants de cette histoire et, malheureusement, l’armée s’y prend très mal pour expliquer tout cela au grand public. »

Elle ajoute que ce problème est en grande partie lié aux tensions qui déchirent actuellement le camp national-religieux. « Cela fait des années que les jeunes filles s’engagent dans la police des frontières et personne n’a jamais rien trouvé à y redire, simplement parce que ces femmes ne font pas partie du secteur national-religieux et qu’elles viennent en majorité de familles séfarades », indique-t-elle. « Certains problèmes sont certes très complexes, mais il y a des tensions que l’on devrait parvenir à régler, alors que les rabbins kav, eux, ne cherchent qu’à mettre de l’huile sur le feu… »

Pour elle, le cœur du problème est la façon dont il faut traiter la gent féminine. « Certains voient les femmes comme une menace, d’autres comme des êtres susceptibles de panser les plaies du monde juif. Selon une certaine approche, Dieu ne nous parle pas seulement à travers la halakha, mais aussi à travers les changements qui surviennent dans le monde. Le Rav Shagar disait que le féminisme était peut-être une lumière qui est en train de rendre le monde meilleur », explique-t-elle, se référant au défunt rabbin Shimon Gershon Rosenberg, grande figure très appréciée du mouvement national-religieux, que l’on appelait par l’acronyme de ses initiales. De son côté, Tsahal se considère comme agressée et semble si déstabilisée par ces campagnes que ses porte-parole, bien que sollicités à maintes reprises, n’ont pas consenti à donner une interview pour cet article.

L’an dernier, avant Pessah, la campagne d’Ahim leNeshek battait son plein dans tout le pays, proclamant œuvrer « en faveur du renforcement de Tsahal », et contre l’intégration des femmes à des positions de combat, ce qui, selon ce groupe, affaiblirait la puissance militaire d’Israël. Cette campagne a bénéficié d’un financement important qui a permis d’envoyer des jeunes distribuer des tracts, de créer un site Internet et de louer les services d’une société de relations publiques. Cependant, ceux qui en tenaient les commandes ont pris soin de rester dans l’ombre.

Ofer Inbar est le vice-directeur de Lerner Communications, qui conseille également le maire de Jérusalem Nir Barkat. C’est lui qui a été sollicité pour mettre au point la stratégie d’Ahim leNeshek. Il accepte seulement de révéler que les individus présents derrière la campagne sont 15 officiers de Tsahal, dont certains sont encore en fonction dans l’armée et dont les grades vont de commandant de compagnie à général de brigade. Quel que soit leur rang, les soldats en service actif n’ont pas le droit de prendre part à des activités politiques, ce qui est sans doute l’une des raisons de ce secret si bien gardé. Par ailleurs, explique Ofer Inbar, toute la stratégie consiste à faire croire que la campagne est suscitée par la base, du bas vers le haut, et non du haut vers le bas. »

Autre organisation très en vue ces derniers mois, le LIBA se décrit comme travaillant pour changer le visage religieux de la société israélienne. Fondée il y a deux ans par des élèves de yeshivot adeptes du rav Thau, elle a pour adresse officielle le domicile d’un de ses membres. Ohad Cohen, qui compte parmi ses fondateurs, vit à Eli, où se trouvent l’institut prémilitaire du rav Levinstein et la yeshiva du rav Sadan. Il affirme entretenir des liens spirituels avec la yeshiva, même s’il n’y a jamais étudié, et ajoute que le LIBA partage les mêmes valeurs que celle-ci.

Un autre fondateur du LIBA est Oren Hening dont le rôle consiste à rencontrer des politiques. Il insiste pour dire que le LIBA ne se prononce pas contre l’enrôlement des femmes en général. « Mais le groupe est contre les changements du statu quo sur la mixité dans l’armée, et contre l’idée que les hommes et les femmes sont identiques et peuvent donc servir ensemble. L’armée est un outil éducatif. Le meilleur endroit pour introduire des changements conceptuels en Israël, c’est Tsahal. » Egalement fondateur du LIBA, le professeur Yehuda Vald, de Jérusalem, indique que son groupe coopère avec de nombreuses autres associations dans des campagnes visant à dissuader les femmes d’effectuer leur service militaire. Oren Hening souligne que la plupart des conseillers rabbiniques du LIBA ont été élèves du rav Thau.

Lorsqu’est soulevée la question du financement de l’association, les interviewés manifestent peu d’empressement à fournir des détails, bien que la loi oblige chaque ONG à déclarer d’où proviennent ses fonds. Les campagnes contre le service militaire des femmes dans Tsahal ont cependant toutes un point commun : elles sont presque exclusivement menées par des hommes…

Abigaïl Blas, une immigrante originaire des Etats-Unis qui a effectué son service militaire comme combattante, livre une vision différente de la façon dont on peut conserver son identité religieuse, tout en œuvrant au sein de Tsahal. La jeune femme, qui a servi dans l’artillerie, commandait une équipe opérationnelle chargée de la surveillance de la frontière nord. « Continuer à respecter la religion dans l’armée a été très difficile pour moi », raconte-t-elle. « J’ai rencontré exactement les mêmes difficultés que les garçons, à un détail près : un garçon qui est religieux se distingue grâce à la kippa qu’il porte. Une fille, non ! »

En tant que soldate pratiquante, Abigaïl n’a guère eu la possibilité d’entretenir les liens avec sa famille et ses amis, étant donné qu’elle ne pouvait pas utiliser le téléphone le chabbat [la fin de la semaine étant généralement le seul moment où les soldats sont autorisés à téléphoner]. Un problème que rencontrent également les garçons pratiquants… « Parfois, les opérations se déroulaient le chabbat, puisque c’est un travail que l’on effectue 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, mais cela ne m’a pas empêchée de conserver mes convictions et mon mode de vie religieux», assure-t-elle.

Abigaïl comprend toutefois les préoccupations des opposants à l’incorporation des femmes. « Les questions sur la capacité des femmes à rester religieuses lorsqu’elles portent l’uniforme sont légitimes. Il est vrai que trois ans de service sont susceptibles de transformer quelqu’un. Seulement, il n’y a pas que dans l’armée que l’on change : cela peut se produire n’importe quand et où que l’on soit… Pour ma part, je considère que le judaïsme fait partie intégrante de mon identité. Et les choses qui me tenaient à cœur avant le service militaire – le respect du chabbat, la prière, la cacherout – sont toujours aussi importantes pour moi. »

« En réalité, j’ai même constaté que l’armée m’a renforcée sur ce plan. J’y ai rencontré une multitude de gens venus de toutes sortes de milieux différents, et c’est précisément ce qui m’a donné la motivation de rester moi-même. »

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