LA TURQUIE AVANCE SES PIONS EN MER ROUGE

Un nouveau front qatari-soudanais se profile sous l’égide d’Ankara

Tous les yeux sont tournés vers l’Iran. Non pas tant à cause des troubles actuels, mais surtout parce que ce pays est en train de renforcer son emprise sur la Syrie, et d’accroître son influence politique et militaire en Irak, au Yémen et au Liban. Pendant ce temps, la Turquie avance discrètement ses pions le long de la mer Rouge. Son but : établir une solide infrastructure militaire qui lui permettra également de suivre de près ce qui se passe dans cette zone. Elle a déjà déployé des troupes au Qatar pour aider l’émirat dans le conflit qui l’oppose aux pays du Golfe, à l’Egypte et à l’Arabie saoudite. Des tensions qui bloquent la renaissance du front des pays sunnites pragmatiques contre les menées iraniennes, un objectif à l’origine de la visite du président américain à Riyad en avril 2017.

Lors de son déplacement à Khartoum fin décembre, le président Recep Tayyip Erdogan a annoncé que le Soudan avait accepté de transférer l’île de Suakin sur la mer Rouge à la Turquie, qui se chargera de l’administrer et de la reconstruire. Suakin a été le siège du gouverneur ottoman du Soudan et du sud de la mer Rouge de 1821 à 1883. Officiellement, la manœuvre a pour but de restaurer des monuments ottomans aujourd’hui dégradés ; une équipe d’experts est d’ailleurs déjà sur place pour évaluer les travaux à faire. Mais il s’agit en réalité d’établir des installations navales à cet endroit stratégique.

L’île se trouve à 20 kilomètres du port du même nom et à 50 kilomètres au sud de Port-Soudan. Elle est située en face de la côte d’Arabie saoudite et accessible par un service quotidien de ferries. Le président soudanais a confirmé qu’un mémorandum a été signé à cet effet. Son ministre des Affaires étrangères Ibrahim Ghandour a précisé que des accords de coopération sécuritaire et militaire ont été conclus. Ils prévoient la construction d’installations pour l’entretien de navires civils et militaires dans le port. de plus, selon Ghandour, le ministère de la Défense soudanais est disposé à coopérer militairement avec « nos frères et nos amis » et s’apprête à le faire avec la Turquie conformément aux accords conclus. Le ministre turc des Affaires étrangères a souligné pour sa part qu’il s’agissait de la sécurité en mer Rouge et que son pays avait déjà une base militaire en Somalie, déclarant : « Notre président nous a donné instruction de prêter assistance aux forces armées et policières du Soudan. »

Ankara s’applique donc à développer sa coopération militaire le long de la côte de la mer Rouge en Afrique de l’Est. L’île de Suakin deviendra sans doute un poste d’observation stratégique permettant de suivre le trafic maritime ; les navires turcs pourront également y jeter l’ancre comme dans d’autres ports soudanais.

Erdogan était accompagné à Khartoum par le commandant en chef des forces armées qui a rédigé l’accord de coopération militaire. L’homologue qatari de ce dernier, venu discuter des relations militaires avec le Soudan, a reçu des mains du président Omar el-Béchir l’ordre du Nil, la plus haute distinction du pays. Il a également été décidé que l’émirat enverrait un attaché militaire à Khartoum, tandis que des manœuvres militaires conjointes des deux pays s’étaient tenues début décembre à Sanakat sur la mer Rouge. Les trois commandants en chef ont profité de l’occasion pour une rencontre dont rien n’a filtré.

Au même moment, Doha révélait qu’un nouveau contingent militaire turc était venu renforcer les troupes arrivées en juin 2017, lorsque le conflit entre l’émirat et ses voisins était à son paroxysme. Celles-ci sont stationnées sur la base Tarek Bin Ziad, en vertu d’un traité de collaboration sécuritaire datant de décembre 2014. Des manœuvres militaires devraient se tenir prochainement « pour renforcer le potentiel militaire commun ».

Ce ne sont pas là de bonnes nouvelles pour l’Egypte, qui voit Ankara empiéter sur une zone vitale pour sa défense. La Turquie, qui soutient les Frères musulmans, a violemment condamné l’Egypte pour la destitution du président Morsi en 2013, amenant les deux pays à rompre leurs relations diplomatiques. La Turquie s’est ensuite rapprochée du Qatar, lui aussi partisan des Frères musulmans, ce qui a conduit à l’accord précité. Les deux pays coopèrent maintenant avec le Soudan, voisin de l’Egypte. Certes, les relations entre Le Caire et Khartoum sont satisfaisantes dans l’ensemble, néanmoins, il existe deux points de friction majeurs. Il y a d’abord le différend de longue date sur la répartition des eaux du Nil entre l’Egypte et les pays africains du bassin du fleuve. Alors que 90 % des ressources en eau de l’Egypte proviennent du Nil, le Soudan, qui bénéficie pour sa part de pluies abondantes, se veut compréhensif devant les besoins des pays africains, qui se plaignent avec raison des quotas établis à l’époque coloniale. Les Anglais avaient pris le parti de l’Egypte et lui ont octroyé 80 % des eaux du fleuve. A ce jour, Le Caire ne veut pas entendre parler d’une réduction de son quota, et s’oppose à la construction d’un vaste barrage hydroélectrique sur l’un des affluents du Nil bleu en Ethiopie. Bien qu’il serait lui aussi affecté par ce barrage, le Soudan se refuse à soutenir la position égyptienne. Il s’agit là d’une crise dangereuse qui pourrait dégénérer en conflit armé.

Autre problème, celui de la souveraineté sur les régions de Halaib et Shalatin le long de la frontière entre l’Egypte et le Soudan, actuellement sous contrôle égyptien. Le Soudan revendique ces territoires depuis la proclamation de son indépendance en 1956, et conteste le traité conclu récemment concernant le transfert des îles de Sanafir et Tiran par l’Egypte à l’Arabie saoudite : il affirme que les coordonnées de la frontière maritime égyptienne qui y figurent mettent à tort ces deux régions en territoire égyptien.

C’est peut-être dans la constitution de ce nouveau front qatari-soudanais le long de la mer Rouge sous la direction de la Turquie, qu’il faut chercher l’explication du renforcement spectaculaire de la marine et de l’armée de l’air égyptiennes. Le Caire a fait l’acquisition de deux porte-hélicoptères et d’une frégate en France, de trois sous-marins allemands et de dizaines d’avions russes et français.

Les deux grandes puissances musulmanes non arabes du Moyen-Orient, l’Iran et la Turquie, profitent du chaos dans la région pour développer leurs zones d’influence. La Russie s’est empressée de remplir le vide laissé par ce qui apparaît comme une volonté américaine de désengagement. Elle semble apporter son soutien à ces deux pays, tout en approfondissant son emprise sur la Syrie. Livrés à eux-mêmes en raison de l’absence de l’Amérique, les pays sunnites ne savent plus comment stopper la Turquie et l’Iran.

Le nouveau prince héritier saoudien a bien tenté d’attirer l’attention de l’Occident sur ce qui est en train de se passer dans la région, et notamment au Liban. L’éphémère démission du Premier ministre libanais visait à mettre en évidence l’influence grandissante de Téhéran sur Beyrouth, et la prise de facto du pays du Cèdre par le Hezbollah. La manœuvre n’a malheureusement pas eu d’effet.

En prenant le parti du Qatar, la Turquie, pays sunnite, a donné le coup de grâce à la formation d’un bloc anti-iranien dans le Golfe. Ses accords de coopération militaires le long de la mer Rouge avec la Somalie et le Soudan constituent une menace directe, non seulement pour l’Egypte, mais encore pour Israël dont le trafic maritime et aérien transite par cet zone en route vers l’Asie et l’Afrique. C’est un développement préoccupant qui vient s’ajouter à la situation instable du Moyen-Orient. Alors que la Syrie, l’Irak et le Yémen sont déjà en ruines, il semble que rien n’arrêtera les puissances régionales dans leur combat sans merci pour l’hégémonie.

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